Qu’appelle-t-on un engin rail-route ?

La norme européenne NF EN 15746 parle de « machines rail-route et équipements associés » : des machines automotrices conçues pour se déplacer et travailler aussi bien sur le sol que sur les rails, destinées à la construction, à la maintenance et à l’inspection de l’infrastructure ferroviaire. L’idée est simple : prendre une machine de chantier éprouvée — pelle hydraulique, nacelle élévatrice, camion, chargeuse, tombereau — et lui ajouter un système de guidage ferroviaire escamotable.

Dans le vocabulaire de SNCF Réseau, ces machines appartiennent à la famille des lorrys automoteurs (LAM). Le livret technique des prestations LAM définit le LAM comme un engin muni d’un moteur, susceptible de se déplacer sur le rail de façon autonome, qu’il s’agisse d’une machine déraillable ou d’un lorry « rail-route » capable de rouler sur route et sur rail : pelles, grues, débroussailleuses. Le même document précise deux points qui structurent tout le reste : un LAM est déraillable, il peut donc être mis en voie et retiré de la voie en pleine ligne, et il n’assure pas le fonctionnement normal des circuits de voie. Autrement dit, la signalisation ne « voit » pas l’engin.

Cette seconde caractéristique explique pourquoi un engin rail-route ne circule jamais au milieu du trafic : il évolue sur une voie interdite aux circulations, à l’intérieur d’une zone de chantier, sous la protection de procédures de sécurité spécifiques. C’est la différence fondamentale avec les engins lourds exclusivement ferroviaires (bourreuses, régaleuses, draisines), qui relèvent d’autres normes — la série NF EN 14033 — et d’un autre processus d’autorisation.

Deux trains de roulement sur un même châssis

Tout engin rail-route combine un train de roulement routier et un train de roulement ferroviaire. Le premier est celui de la machine d’origine : pneumatiques pour les pelles sur pneus, les camions et la plupart des nacelles ; chenilles pour certaines pelles compactes et nacelles légères. Le second est constitué de deux essieux ferroviaires, appelés lorries dans le métier, fixés à l’avant et à l’arrière du châssis porteur. Chaque lorry porte deux roues en acier à boudin, dont le profil assure le guidage sur le champignon du rail.

Les lorries sont montés sur des bras articulés commandés par des vérins hydrauliques. Relevés, ils laissent la garde au sol libre pour rouler sur route ou sur le ballast. Abaissés, ils viennent poser les roues acier sur les rails et reprennent tout ou partie du poids de la machine. Sur le réseau ferré national, l’écartement à respecter est celui de la voie normale, soit 1 435 mm entre les faces internes des rails. Plusieurs constructeurs proposent des lorries à voie variable ou à échange rapide de roues pour intervenir aussi sur voie métrique ou sur réseaux de tramway.

La manière dont la puissance arrive au rail distingue les deux grandes architectures du marché : soit les pneus restent en contact et entraînent la machine par friction, soit les lorries sont eux-mêmes moteurs grâce à des moteurs hydrauliques. Ce choix conditionne l’adhérence, le freinage et l’usure ; il est détaillé dans notre page sur les systèmes de guidage rail-route.

Les principales familles d’engins rail-route
FamilleMachine de baseUsages typiques sur la voie
Pelle rail-routePelle hydraulique sur pneus ou sur chenilles, de 10 à 25 t environTerrassement, manutention de rails et traverses, bourrage ponctuel, débroussaillage, traction de remorques
Nacelle rail-routePlate-forme élévatrice mobile de personnes (PEMP) sur porteur, chenilles ou automoteurPose et maintenance de la caténaire, ouvrages d’art, signalisation, éclairage
Camion rail-routePorteur routier 4x4, 6x4 ou 8x4 avec entraînement ferroviaireTransport de matériel, grue auxiliaire, nacelle, déroulage caténaire
Tombereau et chargeuse rail-routeTombereau de 4 à 12 t, chargeuse compacteÉvacuation de déblais, approvisionnement en ballast sur chantier linéaire
Remorques et lorries tractésRemorque ferroviaire freinée, attelée à l’enginTransport de rails, traverses, conteneurs, outillage

Trois modes de fonctionnement

Un engin rail-route se comporte comme trois machines différentes selon le mode sélectionné par le conducteur. La norme NF EN 15746-1 structure d’ailleurs ses exigences autour du déplacement sur rail et du travail, en plus du mode routier qui reste régi par les règles des engins de chantier ou du Code de la route.

ÉTAPE 01Mode route

L’engin roule sur ses pneus ou ses chenilles, lorries relevés et verrouillés. Il rejoint le point d’accès à la voie par la route ou sur porte-engins.

ÉTAPE 02Mise en voie

Au droit d’un passage à niveau ou d’une plate-forme aménagée, l’engin s’aligne sur les rails puis abaisse ses lorries. Les sécurités ferroviaires s’activent.

ÉTAPE 03Déplacement sur rail

Guidé par ses roues acier, l’engin se déplace à vitesse limitée vers la zone de travail, accompagné par un agent chargé de la sécurité du mouvement.

ÉTAPE 04Travail sur rail

Équipement déployé, limiteurs de hauteur et de rotation actifs, contrôle de charge en service. La translation se fait à très faible vitesse.

ÉTAPE 05Mise hors voie

Retour au point d’accès, relevage des lorries, reprise du mode route. La voie est rendue libre et vérifiée.

Le passage d’un mode à l’autre n’est pas qu’une affaire de vérins. Il modifie la logique de commande de la machine : sur rail, l’essieu oscillant est bloqué ou piloté pour garantir la stabilité, la direction routière est neutralisée, l’éclairage ferroviaire s’allume selon le sens de marche, et les dispositifs de limitation de l’équipement deviennent actifs. Ces fonctions sont décrites dans la page consacrée aux dispositifs de sécurité et limiteurs.

Comment l’engin circule sur le rail

Une fois enraillé, l’engin est guidé latéralement par les boudins de ses roues acier, comme n’importe quel véhicule ferroviaire. Mais il n’en a ni la masse, ni la suspension, ni les performances de freinage. Le référentiel SNCF applicable aux LAM impose un déplacement en « mode chantier » : le conducteur ou l’agent qui guide le mouvement doit voir la portion de voie devant lui, adapter sa vitesse à ce qu’il aperçoit sans dépasser 30 km/h, faire usage de l’avertisseur avant chaque démarrage et s’arrêter si la voie n’est pas dégagée. La vitesse tient compte du freinage disponible, du profil de la voie, de la présence de personnel et des conditions météorologiques.

Les constructeurs annoncent des vitesses sur rail du même ordre. UNAC indique par exemple 23 km/h sur rail et 30 km/h sur route pour sa pelle 22TRR ; le néerlandais AMT limite ses conversions à 20 km/h. Ces machines sont par ailleurs conçues pour des voies de chantier difficiles : AMT annonce une aptitude à franchir des déclivités jusqu’à 60 ‰ et des courbes de 50 à 80 m de rayon selon les modèles. Ces valeurs sont des données constructeur, propres à chaque machine ; la fiche d’agrément fixe les limites réellement autorisées.

Le franchissement des passages à niveau, des appareils de voie et des zones équipées de détecteurs fait l’objet de règles particulières, puisque l’engin ne déclenche pas de façon fiable les automatismes. C’est l’une des raisons d’être de l’agent d’accompagnement, formé dans le cadre du module TES M + TSA E (AP LAM / S9).

Un cadre normatif à deux étages

Côté conception, la référence est la série NF EN 15746. La partie 1 fixe les prescriptions techniques pour le déplacement et le travail — gabarit, guidage, freinage, stabilité, risques ferroviaires spécifiques — et sert de base à l’approbation de la machine par un organisme habilité. La partie 2 traite des prescriptions générales de sécurité que le fabricant déclare respecter au titre du marquage CE. Côté réseau, la norme française NF F 58-003 (novembre 2010) décrit l’agrément de travail des matériels rail-route appartenant à des entreprises et utilisés sur les voies à écartement UIC : dossier technique, vérification de conformité, marquage, gabarit, freinage, stabilité, maintenance.

En pratique, un engin ne travaille sur le réseau ferré national que s’il porte un numéro d’agrément en cours de validité. La démarche est expliquée dans notre page sur la conformité et l’agrément des engins auprès de SNCF Réseau.

À retenir

Un engin rail-route n’est ni un train, ni un simple engin de chantier. Il ne shunte pas les circuits de voie, freine moins bien qu’un véhicule ferroviaire et travaille sous des contraintes de gabarit sévères. Sa sécurité repose sur trois piliers : une machine agréée, une voie protégée, un conducteur et un agent d’accompagnement formés.

Qui peut conduire un engin rail-route ?

La conduite relève de l’obligation générale de formation prévue par l’article R.4323-55 du Code du travail et d’une autorisation de conduite délivrée par l’employeur. Pour une pelle rail-route, la recommandation R.482B prévoit la catégorie B3, engins rail-route à déplacement séquentiel ; le CACES R482 catégorie B1, qui couvre la pelle hydraulique classique, en reste le socle utile ; pour une nacelle, le CACES R486. S’y ajoute une formation propre à l’engin et à l’environnement ferroviaire. Les critères à intégrer lorsqu’une entreprise s’équipe sont repris dans la page louer ou acheter un engin rail-route.

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Questions fréquentes

Quelle différence entre un engin rail-route et un engin déraillable ?

Les deux se mettent en voie et hors voie en pleine ligne. L’engin rail-route possède en plus un vrai train de roulement routier, qui lui permet de rejoindre le chantier par la route. Un engin déraillable classique, comme une machine à remplacer les traverses, ne roule que sur rail et arrive sur le site par camion ou par train de travaux.

Un engin rail-route peut-il circuler parmi les trains ?

Non. Le référentiel SNCF précise qu’un lorry automoteur n’assure pas le fonctionnement normal des circuits de voie : la signalisation ne le détecte pas de manière sûre. Il circule sur une voie interdite aux circulations, dans une zone de chantier, et ne peut être acheminé par ses propres moyens d’un chantier à un autre sur le réseau.

À quelle vitesse roule un engin rail-route sur le rail ?

Le mode de déplacement chantier prévu par le référentiel SNCF plafonne la vitesse à 30 km/h, à adapter à la visibilité et au freinage. Les constructeurs annoncent des vitesses maximales de l’ordre de 20 à 25 km/h sur rail. En phase de travail, la translation se fait à quelques kilomètres par heure.

Quelles normes s’appliquent à la conception ?

La série NF EN 15746 : la partie 1 pour les prescriptions techniques de déplacement et de travail, la partie 2 pour les prescriptions générales de sécurité. En France, la NF F 58-003 décrit l’agrément de travail des matériels rail-route sur les voies à écartement UIC. La machine de base reste soumise à la directive Machines et au marquage CE.

Combien d’engins rail-route sont en service en France ?

Lors du lancement de la campagne de prévention « La preuve par 9 » en avril 2021, SNCF et l’OPPBTP évaluaient le parc à environ 600 pelles rail-route et plusieurs centaines de nacelles élévatrices. Il s’agit d’un ordre de grandeur, le parc évoluant avec les programmes de régénération du réseau.

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